#Hache

Comment dit-on « ligne Maginot » en anglais ? je suis presque sûr que ça se dit « ligne Maginot », la candeur teintée de ridicule étant souvent difficile à traduire. Une ligne Maginot, c’est tout l’effet que me fait cette nouvelle et très officielle recommandation : à la place de Hashtag (#motquiditbiencequilveutdire), il serait recommandé d’utiliser son équivalent français, « mot-dièse« .

Normalement, l’écart d’efficacité et de clarté devrait se suffire à lui-même : là où le concept de Hashtag est, même pour celui qui ne comprend pas l’anglais mais utilise Twitter absolument clair, celui de mot-dièse devrait rester pour tous d’une totale obscurité.

Qu’on ne se méprenne pas : je ne défends pas les anglicismes, je les ai même en horreur ! Mais un anglicisme est, dans le meilleur des cas, un mot qui a un équivalent français, auquel on préfère son équivalent anglais par snobisme, pour masquer le vide de son propos, ou les deux à la fois. Au pire, c’est un mot, utilisé aux mêmes fins, qui n’existe même pas dans la langue de Shakespeare, ou qui existe avec un autre sens : le « wording » par exemple, qu’il convient de surveiller pour ne pas dire n’importe quoi ; ou le « boxing », qui désigne le design de l’emballage d’un produit (exemples véridiques et vécus par l’auteur).

Mais quand il s’agit d’inventer un mot alors qu’un mot étranger existe, il y a une différence qui tient à la fois à la motivation de la démarche et au résultat qu’il produit. Sur le résultat, nul besoin de s’étendre : on a tous en mémoire des exemples fameux. Encore que.

Qui se souvient de la « mercatique » supposée remplacer le marketing, de la « vacancelle » (dont même mon correcteur orthographique ne veut pas) remplaçant le week-end, … l’exemple le plus stupide reste à mon avis le terrifiant « cédérom » : homophone du mot original (aucun intérêt à l’oral donc), le cédérom est déconnecté de toute forme de sens, le lecteur n’ayant aucun moyen de savoir que le disque compact dont on parle est doté d’une mémoire en lecture seule (ce raisonnement s’applique à l’humain qui lit le mot, le lecteur de l’ordinateur restant parfaitement étranger à ces considérations et reconnaissant de suite à qui il a affaire!).

Alors certes, quand il est possible de trouver des équivalents qui font sens, pourquoi pas ? Après tout, on ne se sent pas malmenés par le remplacement du « walkman » par le « baladeur », les deux mots disant la même chose. De même, on peut trouver que le mot « logiciel » a avantageusement remplacé le « software », ajoutant même un sens absent du mot original. Finalement, le plus gros problème du logiciel, c’est que ce mot soit devenu un « élément de langage » vide de sens à destination des partis politiques (« changer le logiciel de la gauche/la droite »). On notera au passage que la notion même d’éléments de langage fait un camaïeu, sympathique de connerie, avec l’expression susmentionnée.

Mais revenons à la démarche qui fonde ces inventions dont le jusqu’au-boutisme révèle l’idiotie (digression : je me rends compte que le mot  » jusqu’au-boutisme » pourrait avantageusement être utilisé pour désigner le comportement des intégristes catholiques).

Le dernier avatar de cet acharnement est le mot-dièse, supposé remplacer avantageusement le hastag de Twitter. Ce que révèle cette démarche, entrant dans les dispositions de la commission chargée de surveiller notre petit trésor de la langue française, correspond tout à fait au rapport que nous entretenons à la France : celui d’un trésor unique à protéger des invasions wisigothes. La défense d’un territoire qui n’existe déjà plus qu’à l’idée de concept réactionnaire, mais dont tous, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, nous sommes d’accord pour défendre le caractère absolument unique. La France n’est pas un pays comme les autres, quoi, merde !

 On pourra objecter que les québécois font pareil et vont même plus loin (ah, le PFK, poulet frit du Kentucky!); mais comment dire ? La lutte de territoire contre l’ennemi anglophone prend a chez eux une cristallisation géographique absolument concrète, ce qui n’est pas le cas de la France métropolitaine. Mais comment donc prétendre mener la construction européenne avec son partenaire allemand (bon je sais, l’idée fait rire, mais on nous dit que c’est ça qui se passe), quand elle défend sa langue comme on défendait autrefois l’Alsace et la Lorraine (avec le succès que l’on sait en ce qui concerne la ligne Maginot, citée plus haut) ?
Pour ma part, en bon français amoureux des langues y compris la mienne, je me prends à rêver d’une déstructuration de l’ordre établi, et de voir apparaître aux côtés des anglicismes et des germanismes, des « roumanismes », des « suédismes », des « turquismes », …
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