Réparer Auschwitz…

Réparer alors qu’ils s’écroulent les murs qu’on n’a pas réussi à détruire en temps utile… Drôle d’ironie de l’histoire: l’immunité, rien moins. Et l’éternité. C’est énorme, sans doute immérité, pour ces murs que les commanditaires de la folie avaient eux-mêmes voulus précaires.

Les murs de l’horreur, la boue, la végétation maintenue dans un désordre agencé; rien ne doit disparaître. Tel est le mot d’ordre. Pour ne pas oublier. Comme si l’on pouvait oublier. Comme si Auschwitz pouvait empêcher l’oubli.

Réparer Auschwitz, c’est une conjugaison d’insultes : insultes à ceux qui y sont morts sans avoir pu infliger aux murs d’autres blessures que les griffures de l’asphyxie. Insultes de l’humanité envers elle-même, incapable de se souvenir, croit-on, sans fétichisation des objets de mort.

Mais ce ne sont ni les dents, ni les cheveux, ni les chaussures ni même les jouets d’enfants que l’on entasse dans les baraquements muséifiés qui nous inoculeront la bactérie, bien vivante, de la honte et de la responsabilité. Dans un Auschwitz impeccablement entretenu, optimisé pour le tourisme de masse, le visiteur ne verra que du révolu, que l’impossibilité apparente du recommencement.

Abandonner Auschwitz à son écroulement naturel, ne donner à visiter que le spectacle de son épuisement disparaissant; telle serait peut-être la seule possibilité de donner à ressentir, à travers l’impossible réparation, l’inextinguible cri de ceux qui sont morts ici…

Pas d’autre Shoah…

… que de parler d’autre chose : Je me souviens, je me souviens, je me souviens, c’est semble-t-il par la méthode Coué qu’on entend saisir enfin cette maudite mémoire. Pour qu’elle ne puisse plus s’échapper , c’est là le seul moyen : la mémoire captive, pour que « Plus jamais ça », cette expression qui n’a même plus besoin d’être accordée au reste de la phrase. Qui pourrait devenir un verbe : nous plusjamaisçassons à tour de bras, à perdre haleine, sans nous arrêter. Sans réfléchir. Sans réfléchir à l’absurdité de rendre captive, pour l’empêcher de disparaître, une mémoire qui parle de captivité.

Et l’on enrôle pour ça les enfants ! Cette tâche est-elle devenue si désespérée, que l’on soit tenté d’y mêler des enfants-soldats, geôliers innocents forcés de surveiller des âmes qui n’aspirent qu’à la tranquillité ? Comment appelle-t-on, en quels termes réprobateurs, ceux qui enrôlent malgré eux des enfants innocents, en s’appropriant leur imaginaire par l’action de les soumettre ?

L’urgence factice du présent dicte cette funeste agitation ; urgence pour la mémoire. Mais les enfants n’ont pas à répondre de l’urgence du présent, tant que les adultes parviennent encore à garder la raison. Garder la raison, ne pas perdre le sens commun, le sens du commun : c’est là-dessus qu’il faudrait se concentrer ; pour les enfants, mais sans les enfants.

Les enfants ne voient pas la même chose que nous dit une publicité qui vend de la vigilance. C’est sûrement vrai, alors laissons-leur une chance de faire mieux. Le Plus jamais ça est en partie contenu dans la paix qu’on leur accorde.