21 Avril

Le 21 avril 2002, c’est avant tout une addition dramatisante de superlatifs, plus prompte à assommer les consciences qu’à les réveiller. « Tremblement de terre », « Cataclysme », que n’a-t-on entendu de gens avisés, responsables, faire comme s’il étaient réveillés en pleine nuit par une catastrophe naturelle absolument imprévisible. Le plus surprenant c’est que, les jours passant, les même mots ont continué de traduire la même hébétude. Cataclysme, tremblement de terre, catastrophe… Les mêmes mots pour un seule réaction possible : sauver l’essentiel.

Mais qu’est-ce qui définit un cataclysme, un tremblement de terre ? Le sol sous nos pieds tremble, nous tremblons avec lui, tout ce qui est posé sur le sol tremble, s’effondre, et… Une fois le choc passé, nous sortons des décombres et nous reconstruisons patiemment, sur de nouvelles bases, en veillant à ne pas renouveler les mêmes erreurs. Est-ce vraiment ça, le 21 avril 2002 ?

Pour ma part, je pense plutôt, s’il faut rester dans le registre des catastrophes naturelles, à un glissement de terrain. Même pas ces impressionnantes coulées de boues qui entraînent dans leur mouvement irréguliers des corps à la dérive qui tendent une main vers le haut, et qu’aucun Dieu ne viendra saisir; plutôt un glissement irréel, tout le sol qui glisse d’un bloc et descend, sans jamais nous faire trébucher. Un de ces glissements comme on ne peut en voir que dans les rêves, qui nous laisse là, intacts, hébétés (c’est là le point commun avec la vision du cataclysme). Mais dans l’instant qui suit, en dépit des grand cris prometteurs des porte-voix de l’apocalypse, rien ne se passe. Sur ce même sol resté à tout moments parfaitement horizontal, on se remet à marcher, aux mêmes places, on refait les mêmes trajets… On oublie doucement que le sol a glissé et on continue à vivre comme si de rien n’était; comme si de rien n’était, mais quelques étages plus bas.

Masqué par un faux-nez apocalyptique qui aura tenu plusieurs années, le glissement de terrain, nous le voyons bien aujourd’hui, aura mis du temps à enlever son masque allégorique pour dire son vrai nom.