Rémanences

Bris

Revivre un moment qu’on n’a pas vécu.
Imaginer les yeux au moment du tir.
Imaginer le moment où le coup part.
Le moment où le corps est frappé.
Imaginer l’immobilité figée, mélange d’effroi et d’incrédulité.
Imaginer les éternelles secondes de celui qui sait que son tour arrive.

Mais dans le même temps, imaginer les tentatives, le geste qui sauve, une issue possible.
Et savoir qu’il n’en sera rien.
Qu’il n’en a rien été.

Revivre à répétition le cauchemar qu’on n’a pas vu de ses yeux.
Le traumatisme collectif gravé dans la chair comme un traumatisme individuel.
Et chercher inlassablement, à son corps défendant, à imaginer chaque détail comme s’il avait une importance.

On ne choisit pas ses cauchemars.
C’est le corps qui se défend.
C’est une manière d’Être. D’Être encore.

Pas d’être Charlie.
Mais d’être Charb,
d’être Mustapha Ourad,
d’être Cabu,
d’être Wolinski,
d’être Ahmed Merabet,
d’être Tignous,
d’être Michel Renaud,
d’être Bernard Maris,
d’être Frédéric Boisseau,
d’être Honoré,
d’être Elsa Cayat,
d’être Frank Brinsolaro …

D’être chacun d’eux, successivement, à répétition.
Et imaginer à chaque fois ce qui n’est pas advenu.
Et devenir fou de cette aporie.