Au pied…

Entendu dans une rue du Friedrichshain : un homme d’une trentaine d’année, peut-être moins, qui rappelle son chien parti aux avant-postes : « Trotski! »

Il y a dans cette seule interpellation la révélation d’un antagonisme rendu partout ailleurs invisible à l’oeil nu. Nulle ironie dans ce nom : ce chien est le meilleur ami de l’homme. Il n’est pas comme ces cafards qu’on aurait nommés à seule fin de pouvoir donner un caractère jouissif à leur écrasement.

Ici, sur Eldenaerstrasse, Trotski est à sa place, défend tout comme son maître son territoire; Trotski est un rempart à poil dur, aide-mémoire et antidote contre une histoire trop simple écrite par les vainqueurs. Trotski gambade, renifle et furète, à l’affût de quelles traces ? Des effluves de DDR qui pourraient le faire éternuer aux odeurs de misère libérale qui pourraient le faire vomir, il n’est pas étonnant qu’il cherche son chemin dans un paysage aussi stupéfiant…

Devoirs de mémoire

J’ai pas fait mes devoirs. Sciemment.

Est-ce parce que la bonne note qu’on me promet pue un peu trop le consensus destructeur ?

La mémoire contribue à forger l’identité de l’individu. Par conséquent, une mémoire, ça ne se partage pas. Avec personne.

Cette déraison appelée « mémoire collective » s’abrite sous la cape duplice de la démocratie, pour mieux nous dire quoi penser. Est-ce sur cette soi-disant mémoire collective que se bâtit, par exemple, l’identité nationale ? Ca expliquerait cet acharnement à vouloir qu’on se souvienne en rang par deux sans une oreille qui dépasse.

Pour ma part, je préfère m’en tenir à mon identité douteuse (doutante ?): pour comprendre ce qui nous fait nous déchirer ou nous unir, à la mémoire je préfère l’Histoire.

Sûrement parce que l’Histoire est une discipline qui n’a pas besoin de « Devoir » : c’est le travail des historiens qui la maintient vivante. Elle n’a pas plus besoin de public, ni de zélotes médiatico-politiques. On ne fait pas les gros yeux aux impies au nom de l’Histoire : son refus d’être officielle, comprenez asservie aux desseins de la majorité, confère à l’Histoire une impossibilité ontologique du consensus.

Je préférerai toujours ceux qui disent « réexaminons les événements » aux zélateurs définitifs du « Plus jamais ça ».

Tiens, le mur de Berlin est tombé. Quelle bonne nouvelle ça a été, ce triomphe de la liberté. Il faut s’en souvenir, ne jamais oublier ce mur de la honte, et bla bla bla…

Mais réexaminons les événements; il y a fort à parier qu’à distance du folklore, entre les murs superposés de paroles officielles qui n’ont que l’apparence de l’unisson,  existe un no man’s land, sans miradors ni mines ni chiens, où errent ceux qui ne voulaient plus du régime qui est tombé sans pour autant vouloir ce qui est advenu. Ceux-là sont restés chez eux ce soir, faute d’avoir quelque chose à fêter.

Des mauvais allemands, sans aucun doute.

Friedhofspark…

Les cimetières américains de Normandie donnent une idée assez juste de ce que serait la surface du monde si l’on avait planté une croix partout où la vie d’un homme s’est arrêtée. (Eric Chevillard)

Friedhofspark

Je n’aurais pas dit mieux, et peut-être en aurait-il dit autant du Friedhofspark de la Pappelallee de Berlin, où les enfants courent autour des tombes, où le partage d’espace entre les vivants et les morts semble résulter des savants calculs d’un scénographe inspiré.

Dans le mur !

La révolution socialiste a foncé dans le mur, et le mur dans le sable.

Le mur est tombé, c’est comme cela qu’en toute logique l’histoire a représenté le changement. On ne peut que s’incliner quand la métaphore colle aussi parfaitement à la manifestation physique.
Et pourtant, malgré les efforts pour effacer toute trace non-folklorique de la séparation, il arrive par une de ces ironies discrètes de l’histoire que ce soit le sable des vainqueurs qui maintienne involontairement debout ce qui reste de l’antagonisme passé.

Jeté entre les quartiers de Prenzlauerberg et Gesundbrunnen, dont la dissemblance esthétique est en soi une frontière maintenue,  le pont a dans le même geste rétabli le lien tout en entérinant la mémoire de la frontière. Une part de l’étrange destin de Berlin se concentre dans cet invisible paradoxe.

Nous n’avons fait que fuir…

Le soleil a fui la Karl-Marx Allee. Il a allongé le pas sur la longue allée au fur et à mesure de la journée. Il est 19h, et malgré l’été l’ombre a pris le dessus. Il ne reste rien de la promesse du matin.

Crépuscule sur la K-M Allee

La nuit qui s’étend sur la Karl-Marx Allee met en lumière l’usure anormale d’un illusoire rêve de puissance collectiviste. A travers les rustines apparentes et grossières, c’est l’abandon qui est ici mis en scène.

Grandeur et misère de la K-M Allee

Sur la Karl-Marx Allee, le parcours d’Est en Ouest reproduit encore, à l’échelle d’une journée, à la fois la fracture et le mouvement de fuite de l’histoire de l’Europe. Malgré la victoire apparente, je vois bien depuis la Frankfurter Tor que l’Ouest triomphe d’un match qu’il n’a remporté qu’en son propre crépuscule.