Litanie inexpliquée

– Wolfgang ?
– Ja Klaus, ich bin da.

Des deux hommes, on n’aurait pu distinguer avant qu’ils ne parlent qu’ils étaient si différents. Même âge, apparence semblable, même ancrage dans les habitudes d’un quotidien figé. Rien ne bougeait, que nous qui n’étions pas familier de l’endroit. Tout le reste, meubles et clientèle, avançaient d’un pas si identique qu’il donnaient l’apparence de l’immobilité.

– Wolfgang ?
– Ja Klaus, ich bin NOCH da.

Quelle chemin parcourt Klaus, quel distance, entre la première question et la seconde ? De l’une à l’autre, il n’y a pas que du temps, aussi de l’espace. Dans le monde visible, Klaus est assis à côté de Wolfgang dans ce vieux bar de Berlin-Ouest, dans une de ces rues ignorées par l’histoire. Mais où est-il vraiment ? Quel est ce ce lieu d’où il regarde Wolfgang, qui pourrait lui faire penser qu’il est parti ? Vu d’ici, il est parfaitement évident qu’il ne peut pas partir: parce qu’il n’y a pas de Klaus sans Wolfgang. Ni de Wolfgang sans Klaus. Pourtant, la chose se répète cinq fois, dix fois, et l’on repasse toujours par la question unique à laquelle Wolfgang oppose deux réponses alternées : Ich bin da / Ich bin noch da.

Ich bin IMMER da. Wolfgang ne va pas jusque là; est-ce parce si Klaus ne sait rien du présent, Wolfgang ne sait rien de l’avenir, ou n’en veut rien savoir? Si Wolfgang sait une chose, c’est que toujours n’est pas berlinois; ici on est habitué à ce que le présent soit sans garantie. Être là, encore là (noch da), est une manière de renouveler le bail, pas à pas, pied à pied. Le « toujours là » irait trop loin sur le bord, les feraient vaciller dans l’instabilité du « jamais là », au point où infini et néant se rejoignent.

Le premier moment où Klaus est resté bloqué, avait-il besoin de Wolfgang ? Quand, quel traumatisme ? Leurs soixantaines respectives me découragent de compter les années ; je tomberais pile dans ce trou où fleurissent les spéculations faciles. Je renonce à élucider ce point, et me contente du présent.

Entre Wolfgang et Klaus, il ne reste rien. Que de la présence : il n’y a plus de chemin. Quoi qu’il se passe, ils resteront là, parfaitement immobiles, immuables. Plus immuables encore que cette Kneippe oubliée qui entend chaque jour cette litanie inexpliquée.