Je suis Charpie…

Que les anniversaires soient des événements à célébrer ou à déplorer est question de point de vue, selon la façon dont on considère le poids de l’année supplémentaire. Il en va différemment quand l’anniversaire célèbre une disparition, c’est -à-dire l’interruption définitive. L’anniversaire est alors re-surgissement de la peine, d’une couleur et d’une intensité proportionnelles à la violence de la circonstance. Ainsi du 7 janvier.

C’est l’anniversaire d’une destruction. Ou pour être plus précis le point de départ d’une défaite roulante, d’un glissement vers l’abîme. Ce glissement vers l’abîme est le seul point qui me permette encore de lier l’individuel au collectif. Parce que pour le reste, tout n’a été que délitement. Les cris  « je-suis-tiques » de janvier ont été, ont produit, comme prévu, le contraire de ce qu’ils prétendaient promouvoir : à l’élan spontané du choc, celui du 7, le seul que je reconnaisse comme sincère et dénué d’arrières-pensées, a succédé celui à la synchronisation trop parfaite du 11. L’amour dure trois ans, paraît-il : pour la sidération, c’est souvent beaucoup plus court.

Ensuite (je parle des mois suivants, non des jours), ça a été le « chacun pour JE ». Ce n’était plus « Je suis » partout, mais « Je suis parce que », ce « parce que » étant le contraire d’une tentative réelle d’explication. Non, l’explication a été, progressivement et de plus en plus fort, non seulement bannie mais même stigmatisée. Ces sociologues, quelle bande de cons, n’est-ce pas ? Ils pratiquent la culture de l’excuse. Tous des bobos !

Les « Je suis parce que » sont devenus dans leur radicalité vide aussi détestables que les « Je ne suis pas ». La « liberté d’expression », la « République », la « Démocratie », la « Justice », ils en ont fait quelque chose de moche, un concept propriétaire, dépossédé de son sens commun. C’est qui « ils », au fait ? Comme je l’ai dit, un agglomérat à apparence de majorité, composée de fragments incompatibles et ne se parlant pas, voire s’insultant, mais maintenant une frontière nette face à l’ennemi commun, qui est le seul mobile fédérateur restant aux sociétés aveugles et malades. Mais à l’intérieur du « bloc », chacun sa vérité, chacun sa « cause », l’idée d’une masse hétérogène prétendument en accord n’étant là que pour légitimer la prorogation du malheur, tout en prétendant que « plus rien ne sera comme avant ». Un ré-endormissement dans le confort ouaté de la reproduction du même. Ca pouvait durer longtemps.

 

Effraction

©pidji-photography

 

Jusqu’à ce que les fusils retentissent, comme un réveil brutal. À nouveau. Contre les « bobos » cette fois, tiens tiens… Avec dans le lot, certainement des gens qui pratiquaient la « culture de l’excuse ». Comme Matthieu Giroud, qui cherchait et pensait sur le sujet de la ville gentrifiée, sur les violences sociales et les processus d’éviction qu’elle engendre. Sûr qu’il aurait reçu de la « majorité », devenue « Je-suis-Pariste » et rhabillée en tricolore, son lot de quolibet. Il y aurait eu droit, s’il n’avait pas été sur le chemin des trois décérébrés du Bataclan. De là à penser qu’un bon chercheur en sciences humaines est un chercheur mort…

Et maintenant ? Où en sommes-nous ? Moins d’un mois après ce 13 novembre où « plus rien ne serait comme avant », nous avons eu à subir une élection à l’issue de laquelle « rien ne serait plus comme avant ». Et voilà la nouvelle année, porteuse de ses vœux pieux au plus haut-niveau. Comme si le disque rayé continuait d’agir comme un facteur hypnotique, cependant que c’est toute une société qui coule à pic dans la peur et le repli, réalisant en prétendant le combattre le dessein des terroristes. Comme chez Orwell, dont le Minipax (le Ministère de la Paix) avait pour dessein de préparer la guerre, la défense de la liberté d’expression aura été le nom d’une répression sans précédent sous la cinquième République de la liberté d’opinion, et la défense de nos libertés le nom donné à la politique sécuritaire réprimant pour longtemps nos possibilités de mouvements et de protestations. Figés pour notre bien par les barbelés électrifiés, il nous faudrait donc regarder passer, comme les vaches le font avec les trains, tous ces projets qu’on appelle « d’intérêt général » qui seront là encore le nom antithétique baptisant le triomphe des intérêts privés. Il est d’ailleurs cocasse que nombre de ces projets concernent le développement d’infrastructures de transports facilitant le déplacement international (Lyon-Turin, Notre-Dame des Landes, …) au moment même où la France se dresse, comme beaucoup de ses voisins européens, sur les ergots de ses frontières nationales.

Quant au projet de déchéance de nationalité pour les binationaux il n’aura probablement, sous ses airs de coup fatal porté à ce qu’il restait de pacte républicain, pas plus d’effet que vingt ans de fronts républicains répétés1. A défaut de coup de grâce, on aura seulement droit à une petite glissade supplémentaire dans le sens de la régression, approuvée par cette fameuse « majorité ». C’est là le plus grand paradoxe, qui est aussi la plus grande défaite :  ce qui est exigé de nous au nom du respect des morts de janvier et de novembre est probablement la plus grande insulte qui puisse leur être faite. Hélas, c’est une pratique ancienne et banale de faire parler les morts pour que leur martyre colle au dessein officiel de la Nation. En l’espèce, leur corps silencieux a plus de poids que la voix des survivants, comme en témoignent certaines réactions dédaigneuses voire belliqueuses à l’encontre de ceux qui, revenus, de l’horreur, désapprouvent ce qui est fait en leur nom. Rien de neuf sous le soleil : Marek Edelmann⁠2, survivant du ghetto de Varsovie, en a fait l’amère expérience, sa vie durant. Je ne sais pas si l’histoire se répète; mais il est plus que probable qu’on n’en apprenne pas grand-chose, tant les mêmes causes produisent invariablement les mêmes effets.