Corps intermédiaires

En travers du chemin. C’est ce qui ressort en premier de cette notion de « corps intermédiaires ». Cette impression est renforcée, du fait de la détestation manifestée par ceux qui ont exhumé le terme. Le chemin entre l’initiation et la destination serait donc jonché d’embûches inopportunes, nommées ici « corps intermédiaires ».

L’idée de la paralysie et de la stagnation est tellement ancrée dans les têtes aux côtés des vocables « crise », « récession », « austérité », « sacrifice » et on en passe, qu’on souscrirait volontiers, assez spontanément, à cette idée, sans même s’interroger sur la (les) nature(s) de ces corps intermédiaires. On en oublierait même de s’interroger sur la nature de ce chemin dont on parle, et qui serait si fortement obstrué.

L’on pourrait situer l’analyse sur un plan strictement politicien, mais on devine ici facilement, après plusieurs mois de campagne électorale, que l’asphyxie guetterait et s’ajouterait ainsi à l’obstruction. On manque d’air rien qu’à y penser. Le seul point sur lequel chacun pourrait s’entendre, c’est « qu’on n’est pas arrivés ».

Alors peut-être vaut-il mieux éviter d’élargir l’angle de vue, et le centrer sur le corps, à la fois épicentre de tout débat et notion relativement objective. Si l’on reprend l’idée que le corps intermédiaire se situe entre l’initiateur, ici nommé le Pouvoir, et le destinataire, ici nommé le Citoyen, on peut déduire la chose suivante : être destinataire final, c’est être en attente de réception et donc, par définition, statique.

Tanzt, sonst sind wir verloren

Tanzt, sonst sind wir verloren

Prenons l’exemple du spectacle vivant, exemple de parti pris revendiqué. Le monde du spectacle, voilà un bel exemple de corps intermédiaire, souvent nommé « privilégié », « fainéant », « profiteur », « inutile » ou même tout à la fois. Mais on évitera, c’était l’engagement de ce texte, l’aspect strictement politicien pour s’en tenir au corps.
Dans cette optique, on pourra dire que le corps du destinataire, présumé inerte par fonction, est appelé dans le meilleur des cas à subir, à son corps défendant ou non, une modification de son état. Il faut pour cela que quelque chose, ou plus sûrement quelqu’un, vienne le faire vibrer, voire bouger. C’est là le grand pouvoir de ces corps intermédiaires que sont les danseurs, auquel on peut ajouter les comédiens qui ne limitent pas aux mots l’exercice de leur art.
Le corps intermédiaire est donc celui qui a le pouvoir de faire bouger le corps destinataire. CQFD.

De là une généralisation, certes rapide, mais qui a vocation de profession de foi citoyenne : affirmons la qualité d’être intermédiaire, passants. Ni au sommet d’un pouvoir désespérément central, ni consommateur final et passif. Soyons tous intermédiaires d’un projet collectif ou aucune place n’est meilleure qu’une autre, où seuls différeraient les emplacements.

Affirmons la possibilité de changer de place en fonction des circonstances : soyons tantôt initiateurs, tantôt intermédiaires, tantôt destinataires. Dans une démocratie repensée comme horizontale (toute autre forme n’est-elle pas anormale ?), affirmons, en détournant une expression bien connue pour lui donner plus d’ambition, que « nous sommes toujours le destinataire de quelqu’un ».

Realpolitik

Lu au détour d’un article-hommage à Danielle Mitterrand : « Au président, la realpolitik ; à son épouse, le militantisme et l’idéalisme, à gauche toute ».

Realpolitik : ça claque, c’est beau comme une Troïka au galop. Un mot étranger qui a la qualité d’être compris, d’exprimer énormément. Tellement expressif qu’on en oublierait presque que la lucidité et le courage dont le mot pare celui qui la pratique, n’est que le faux-nez d’un ineffable manque de courage politique…

Spread !

Tiens, est-ce que ce blog aurait l’ambition de traquer les mots à rien de la politique étrangère ? Que nenni ! Spread est un mot, sinon français, utilisé couramment et même de façon assommante en France Métropolitaine. D’ailleurs, on ne parle pas ici du spread à l’anglaise, mais bien du « sprède ».

La préoccupation du moment donc, c’est le spread franco-allemand sur la dette. Kesako ? Pas grand-chose de neuf rassurons-nous : le spread désigne seulement un écart. Alors oui, l’écart se creuse entre le niveau respectif des dettes allemandes et françaises. Mais pourquoi ne pas le dire si simplement et en Français ?

La réponse coule de source, comme souvent avec les anglicismes : un mot qui claque permet en premier lieu de donner de l’assurance, même dans les cas les plus désespérés où la maîtrise des événements nous a échappé. Ensuite et surtout, ça permet de changer la focalisation. Si je parle de d’écart, je suis obligé de nommer l’objet qui se rapporte à cet écart. Ici on peut se contenter de dire que le problème, c’est le spread. Une manière intelligente de s’épargner les reproches de tous ceux qui n’iront pas chercher plus loin.

Ca permet en quelque sorte de créer un « gap…

Parachutage

« Le parachutage est délétère pour la démocratie » (Bertrand Delanoë)

Le Maire de Paris parle ici d’une pratique répréhensible en général, mais on comprend aisément que c’est Paris qui est ici l’objet de ses préoccupations.

En premier lieu, on peut être sûr que le parachutisme, pratiqué au-dessus de Paris, serait délétère pour la santé, ville où être simple piéton est déjà une aventure en soi. Mais le parachutage ? il faut noter que le reproche est adressé, non au parachutiste mais à celui qui lui demande de sauter là. Ca évite d’en faire une question de personne.

Parce que si on parle des personnes, on est obligé de rentrer dans le sujet, constater qu’au prétexte du lien que les personnes ont tissé de façon méritoire avec les électeurs, cela justifierait qu’ils restent ad vitam, jusqu’à la défaite ou la retraite. C’est un principe de baronnies, conséquence logique de la regrettable professionnalisation du personnel politique sclérose la vie démocratique.

Dès lors, et quel que soit le lieu ou la couleur politique, on peut imaginer le parachutage sous deux angles distincts : il relève soit de la conquête d’un territoire ennemi, une volonté d’agrandir son territoire, soit d’une nécessité de passer par les airs faute de bénéficier au sol de voies d’accès accessibles à tous…

Eviction

Certains mots en « -tion » ont, par la fin de leur course, le tranchant et la brutalité de la guillotine. Le caractère définitif n’échappe pas. On sent bien que quelque chose ici s’est brisé et ne se recollera pas. Ainsi l’effraction par laquelle les socialistes ont, selon François Baroin, pris le pouvoir en 1997. Ainsi la « Fraction Armée Brune« , surnom donné par la presse aux néo-nazis issus de l’ex DDR : la fraction montre bien la fracture entre « eux » et « nous », au point qu’on en oublie de se demander qui est « eux » : une fraction, quelle que soit sa couleur, n’est jamais que l’unité de mesure (l’étalon vide majoritaire dirait Deleuze) d’une Allemagne de l’Ouest qui dit s’être réunifiée et pense en son for intérieur s’être simplement agrandie.

Il en va de même pour le fameux « plus jamais ça » qui, certes, ne rime pas en -tion mais nous ramène au mot évoqué dans le titre :  ainsi l’éviction des députés de Paris, sacrifiés sur l’autel des calculs électoraux et des parachutages (le tour de ce mot viendra), dont le Président du Crif ne peut s’empêcher de remarquer qu’ils présentent un point commun : leur judéité (notons que, les mots en -té désignant en général la qualité de l’objet dont elle parle, on accordera volontiers et d’avance aux personnes en question toutes les qualités, par peur des représailles). Les mots sont ici tellement coupants et le soupçon d’antisémitisme (aah, les -ismes) si manifeste que l’éviction des sus-nommés députés juifs de Paris dessinerait pour la société parisienne toute entière une véritable éviscération.

Je me permettrai modestement de proposer, à l’aune du cruel démenti publié par les « victimes » un habile glissement des mots en -tion vers mots en -sion : car même la division, si elle désigne une séparation potentiellement définitive, n’a pas l’heur de suggérer l’idée d’un bourreau et d’une victime. On y gagnera à coup sûr en… cohésion.

 

La vie c’est siffler (la fin de la récréation)

Qui ne se souvient de cette légère frustration ressentie au moment où la cloche retentit, et met fin à l’éphémère moment bi-quotidien où, enfants, nous échappions pour quelques minutes aux règles énoncées ? gros mots, batailles, parler tous en même temps, crier, … Le défoulement avait le goût d’une transgression sans conséquences dont nous jouissions pleinement.

Est-ce de la même transgression dont il s’agit, quand des élus rivalisent de bassesse, cherchant l’affront pour nourrir l’affrontement jusqu’à ce que le chef « siffle la fin de la récréation », selon l’expression que se plaisent à répéter les journalistes ?

Où est la transgression, quand la division s’expose au vu et au su de millions de spectateurs, trop heureux de voir un peu d’animation ? Que signifie cette gratuité du jeu, normale chez les enfants et suspecte ici ? Ca résumerait ainsi la démocratie : la valetaille peut bien s’agiter au nom d’une nécessaire liberté d’expression, il n’y aura aucune autre rétribution démocratique à tout cela que d’avoir montré sa bouille et son mauvais caractère devant la caméra.

A la fin le maître , invariablement, « siffle la fin de la récréation ». On ne peut pas échapper à ce sifflement lorsqu’il se produit, alertés par la symphonie de gargarismes que produit l’expression dans la gorge d’éditorialistes pompeux…

Responsable (pas très-)

C’est une des cartes vitales de la politique sociale : la carence ou le silence, les soins ou l’abstinence. Être malade et le dire est dépassé. Être pauvre et s’en contenter également. Tendre la main, c’est un manque de respect infligé à soi-même, un manque de sens des responsabilités. Au taf’ ces messieurs-dames !

Echantillon de gens responsables

Clivant…

Depuis qu’on proclame la fin du clivage droite-gauche, il est devenu moins important d’analyser les idées et convictions avancées par chaque camp que de savoir si les dites idées créent ou non un clivage. Tout est conçu puis analysé en fonction de ce résultat : alors, ça clive ou ça ne clive pas ?

En temps de crise, on tente parfois l’union nationale, qui est le contraire du clivage. On peut le comparer à la politique d’ouverture de l’actuelle majorité en France, dont l’intention et le résultat étaient de cliver à mort, avec le bonus d’émietter le camp d’en face.

A défaut de penser, clivons, clivons, il en restera toujours quelque chose…

Marché(s)…

C’est la crise. Ca, on l’a bien compris : où qu’on regarde, dans le porte-monnaie des classes moyennes, au pupitre des responsables européens ou encore dans les jérémiades des banques, c’est la crise, avec un grand C.

Mais le vrai baromètre, celui qui vient aux lèvres des journalistes quand il s’agit d’évaluer le moral des troupes, ce n’est pas le micro-trottoir, par trop arbitraire et finalement pire encore qu’un référendum; non, le véritable outil pour évaluer les conséquences des décisions de nos gouvernants, c’est le marché, ou plutôt « les » marchés.

 

 

Légumes poussant hors-sol, faisant leur beurre de tendances et rumeurs génétiquement modifiées par l’informatique financière, les fruits de leurs efforts poussent sur le fumier des faillites provoquées par la spéculation.

« Les marchés », on lit à livre ouvert dans leurs états d’âmes : tantôt paniqués, tantôt rassurés, parfois encore sceptiques. Et bien évidemment, leurs humeurs irrationnelles ont des conséquences très concrètes. Ceux qui ont la bêtise de continuer à travailler pour produire des choses réelles sont à la merci des humeurs et autres aigreurs gastriques des « marchés ».

Mais ne soyons pas trop sévères : les marchés sont avant tout de grands enfant: ils passent leur temps à faire des bulles qui, sans être de savon, rendent souvent le terrain rudement glissant…

Savoir (les français doivent-)…

Le savoir en politique n’est évoqué que d’une manière un peu particulière : est-ce par excès de modestie que les hommes et femmes politiques parlent rarement de ce qu’ils savent eux-même ? En tous les cas, penseraient-ils le contraire, ils affirment rarement savoir quelque chose.

En revanche, ils n’hésitent jamais à informer leurs interlocuteurs, journalistes ou adversaires, de ce que sait le reste de la population. C’est le fameux « les français savent bien que… ». Il arrive même que le peuple soit crédité d’une certaine intelligence, au point d’affirmer que « les français comprennent que… ».

Variante possible : il est possible que les français ne soient pas encore au courant de ce que dit l’homme ou la femme politique. On dit alors que « les français doivent savoir » ou que « les français doivent comprendre ». Dans tous les cas, il sera question de vérité, car « on ne peut pas mentir aux français ».

Dans le premier cas, celui qui énonce ce que savent et comprennent les français constate, ô miracle, et dans 100% des cas, qu’il est en phase avec eux. Par là-même, ça renvoie au fait que les français ne seront pas dupes des arguments de l’adversaire, forcément posés comme invalides ou fourbes. Le but est ici de décrédibiliser l’autre en se parant de la légitimité artificielle d’un nombre considérable de partisans fictifs.

Dans le deuxième cas, celui qui incite les français à comprendre et à savoir veut laisser penser qu’il est bien courageux de dire la Vérité, avec un grand « V », contrairement bien sûr à ses contradicteurs, prisonniers par faiblesse ou rouerie d’inexcusables mensonges.

Heureusement, les français savent bien que si le silence est d’or, cette parole est faite du même bois que la langue qui la prononce. Et naturellement, les français doivent comprendre que tant de certitudes proclamées sont moins la marque d’une force que d’une insupportable impuissance…