Nous sommes tous…

… des enfants d’immigrés artistes syriens d’Amérique.

Il serait difficile de trouver une expression, appelons ça une manie verbale, qui réunisse autant de défauts et d’inconvénients. Que disons-nous, ou plutôt que dit une personne, ou au mieux un groupe de personnes, en criant au monde, ici matérialisée par un blog, une page Facebook, Tweeter ou encore la une d’un journal : « nous sommes tous des /victimes à choisir selon la saison et les événements/ » ?

Oui, oui, oui, bien sûr, ça veut dire « nous sommes tous solidaires de ceux qui ont mal, et nous sentons concernés au même titre qu’eux ». Ce n’est pas le sens qui pose problème, mais ce qu’il cache. Car si peu de monde va facilement clamer qu’il préfère la guerre à la paix, la violence à la concorde, le mal au bien, etc., il n’en reste pas moins qu’une telle déclaration soulève plusieurs problèmes qui, accumulés, finissent par rendre la formule indigeste.

En premier lieu, et c’est peut-être le problème de base, il faudrait toujours se méfier des formules à trous, celles qui sont si prêtes à l’emploi qu’il suffit de mettre le mot adéquat dans les pointillés pour que ça fonctionne. On comprend bien qu’il n’est besoin d’aucune pensée pour l’utiliser, ce qui est un problème, si tant est que le langage serve à bâtir des concepts, à véhiculer une pensée et à se faire comprendre. Ce « nous sommes tous… » est un peu le pendant, conjugué au présent de la barbarie, du « plus jamais ça » des bigots de l’holocauste: un truc vite dit qui énonce une chose semblant tout dire, et qui ne dit rien.

Le deuxième problème, lié au premier, est l’injonction: quand une ou plusieurs personnes crient au monde « Nous sommes tous des… », le destinataire n’a que deux choix : être d’accord et penser ou énoncer à son tour  la jésuitique, ou alors… ou alors quoi ? Parce qu’aucune pensée ne peut s’opposer à cette injonction. Au « nous sommes tous des américains » titre de l’édito de J.M Colombani le 10 septembre 2001, qu’opposer qui soit aussi efficace, et qui dirait en cinq mots, par exemple, « je ressens de la compassion pour les victimes des tours, mais en même temps, je ne peux m’empêcher de penser que cet attentat est également le résultat d’un double jeu dangereux trop longtemps joué par l’administration et les services de renseignements américains » ? Ben non, c’est trop long.

Et l’on voit bien, contrairement à ce que dit Colombani, la différence avec le fameux « Ich bin ein Berliner » de JFK : le « Je » fait toute la différence, ne concerne que l’intéressé (même si symboliquement il représente les USA) et empêche une utilisation systématique de la formule.

Et enfin, le problème de fond. Si l’on me dit, pour parler d’un carnage actuel « Nous sommes tous des citoyens syriens », je dis non. Non je ne suis pas un citoyen syrien, mes concitoyens non plus, et c’est tant mieux ! Pas par égoïsme, mais parce que c’est précisément le fait de n’être pas citoyen syrien qui nous permet d’espérer une quelconque efficacité : autrement, Bachar El-Assad serait le maître du monde.

Qu’aurait pensé Deleuze de cette formule, lui qui affirmait de façon lapidaire que la notion de droits de l’homme est complaisante, voire débile, et ne produit rien pour les personnes qui auraient besoin qu’on défende leurs droits. C’est pourquoi il préférait à la justice la jurisprudence, seule à même d’être créatrice de droit. Cette jurisprudence, qui doit selon lui être confiée à des citoyens plutôt qu’à « un comité des sages, moral et pseudo-compétent ».

Toute la question est de savoir si l’on veut, en tant que citoyen, exercer notre pouvoir, ou se contenter d’affirmations de solidarité impuissantes et vides…

le Purgatoire des vivants

C’est comme un jour de deuil. Mais un deuil où la victime n’aurait pas de visage, pas de nationalité, pas de corps… Mais un âge : 67 ans.

Il n’est pas simple de pleurer un mort toujours en devenir, dont la mort se superpose à une multitude d’autres morts, qui ont eux un corps, un âge et une histoire, mais ne peuvent pas se défendre contre l’utilisation qui est faite de leur calvaire.

Ce n’est pas Günter Grass qui meurt (pas encore) avec cette nouvelle polémique enflammée; ce qui meurt, une fois de plus, est la possibilité de faire de l’histoire les bases d’une concorde à venir, la possibilité de voir glisser les peuples vers un âge adulte de plus en plus improbable.

Günter Grass a au moins le mérite par ses interventions de faire sortir du bois toute la bêtise du monde, et de tous les côtés simultanément. Les antisémites enragés et les partisans de la disparition d’Israël ne ratent pas une occasion de se l’approprier (à tort); les sionistes français enragés, ceux qui ont le courage d’appeler à une guerre sans merci  à 3000km de Jerusalem, triomphent dans leur obsession d’un antisémitisme renaissant (à tort); le gouvernement israélien, qui ne perd jamais une occasion de blanchir sa propre responsabilité par le discrédit jeté sur toute parole critique; l’Allemagne enfin, ressort une fois de plus le martinet, tout entier dirigé vers elle-même… Mais après ?

Ce qui meurt un peu plus avec cette polémique, c’est l’émergence d’une Raison commune, chacun se retranchant sur de minuscules et très personnelles raisons. Le gouvernement iranien ne manque pas d’alliés : chacun des protagoniste participe à la mesure de son importance, comme acteur de sa propre destruction.

Abstention

De s’abstenir.
Comme s’abstenir d’accomplir le geste machinal, pavlovien, du papier qu’on glisse dans la boîte. S’abstenir du geste qui soulage la conscience, qui accomplit sinon l’homme au moins le devoir qu’il s’impose, c’est s’imposer une étrange souffrance. Ne pas se rendre sur le lieu du devoir, c’est également, semble-t-il, une manière de donner la punition pour se venger de l’offense subie. Et pourtant…

Abstention de lieu : « C’est une punition qui est infligée à une personne offensante, à aller sur les lieux où elle a offensé ces personnes »

C’est pour le moins étrange : dans la démocratie, celui qui déserte le lieu n’est pas l’offenseur mais l’offensé. Le territoire d’élection devient au fur et à mesure un bois sacré ou personne ne vient et où rien n’est possible.

Dans nos vieilles démocraties « cul-par-dessus-tête », le refus de voter comme privilège de ceux qui en ont la liberté est le corollaire de ceux qui ont durement acquis la liberté de parler dans le vide…

Ah, Front républicain…

21.
spectre d’avril.
La Nation contre la République. Histoire de coup de tête, front contre front.
Fascistes contre fâchistes :
La beauté douteuse de l’Union sacrée annoncée contre la bleue Marine.

Il faut s’unir pour honnir et bannir l’immonde au nom de la démocratie.
A tout prix.
Paraît-il.

Oublier que nous devons le présent cuistre
à un passé mal appris.
Que 2002 (années) + 82 (pour cent) = 2007

Que le Front Républicain donne l’effronté républicain,
Blanche Neige et l’esthète nain.

Si gauche, si lâche.

Plutôt que de penser avec le front
penser avec la tête.
Fuir les premières Zemmour.
Aux cons faire la nique,
hola !

Ne pas apprendre à compter jusqu’à 2012.

Terrain Glissant (de la récupération en milieu océanique)

Edouard glissant outre-monde tandis que d’autres hommes, impolitiques, au même moment, poussent jusqu’à l’outrance un hommage stérile, infertile, incapable d’être un « Hommage », une parole qui forgerait l’Homme sans distinction.

De cet hommage minuscule des prétendus grands ne reste qu’un arrière-goût d’impudence, une très légère nausée. Un vertige qui permet d’entendre derrière l’Universel l’univers seul, derrière la Trace la race, derrière l’Outremer l’être-nerf.

Ces ultramalins ont la stupidité de croire que leurs mots-buvards peuvent boire la couleur outremer de la sagesse Glissante : mais en fait de camouflage, les cyniques sont démasqués par les évidences du Tout-Monde, qui reviennent en rafales d’Alizés comme autant de camouflets.

Edouard Glissant

« La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires ».

Aucune identité n’est une et indivisible, aucune identité ne se définit par décret : voilà ce que disent Chamoiseau et Glissant, expressis verbis comme dit l’imparfait du subjectif (sans savoir de quoi il parle).

Pauvres ceux qui se racornissent entre les quatre murs de l’Identité nationale, dans laquelle ils tentent péniblement d’inclure, c’est-à-dire de faire disparaître, les populations d’outre-mer. Aussi vrai que l’asphyxie est à l’intérieur plus qu’à l’extérieur, que les moisissures naissent du manque d’air frais et de promiscuité, l’imaginaire n’est lui nourri que d’horizons.

Pauvres ceux qui ne s’accordent pas la liberté de choisir, en esprit, leur sol natal, et de le re-choisir autant de fois que nécessaire. Quelle déveine de naître vivre et mourir si sûr de son fait.

Quand les murs tombent…

Amphigourique

« chi parla male, pensa male e vive male »(Nanni Moretti, Palombella Rossa).

Prétendre que mal parler est l’élégance suprême de celui qui s’adapte son interlocuteur, c’est faire preuve de la plus élémentaire bêtise. On ne peut pas parler comme « les gens », parce que « les gens » n’existent pas.

Il faut un sacré « Moi » coupé de tout pour faire exister ce fantasme des « gens ».

Langage Chatel

Le dernier sorcier des mots piquants…

Enflammé, enflammant, inflammable,
le dernier pirate de la poésie Jazz,
compose, impose sa poéjazzie,
Lubat et sa bande,
mettent la connerie Lubat que terre.

On suit les lubies de Lubat and co,
Lubat et sa bande ad’Oc qui
en vers et contre-ut tout
[dézinguent,
et scattent, et s’battent,
car qui se bat ne subit.

Les verbes du pro
faites qu’ils durent,
à cueillir au bord de la scène.
Ca pousse à la va comme il nous pousse
[Bernard,
par à coups, vrai chef.
Chapeau bas. Lubat.

Lubat

Bernard Lubat enflamme le Parc Floral… (extrait non représentatif)

Il est interdit de consommer…

« il est interdit de consommer dans le magasin »: quelle étrange interdiction à l’orée d’un supermarché !

Est-ce la conscience du ridicule de cette imprécation qui a poussé le vigile à m’interdire de photographier le panneau ? Ce serait trop espérer je crois: toute photo est par définition complètement interdite dans ces lieux. Pourtant, que pourrait-on y saisir de si secret qui ne soit visible à l’oeil nu ?

En tous les cas, une question me taraude : dois-je appeler la police pour dénoncer ces milliers de personnes en infraction, qui consomment à tour de bras ?

Il est interdit d'interdire...

Curieux principe : l’entrée est libre mais ponctuée d’interdit, la sortie est payante, assortie pour certains d’un blanc-seing à fournir en plus de l’argent. Notons que la couleur rouge du panneau dit bien le caractère perturbateur, tout juste toléré, des « anormaux » en tout genre. Tout juste leur fait-on une place du fait de leur capacité à consommer (mais n’était-ce pas interdit ? Passons…)

Il est amusant d’imaginer pour les femmes enceintes la présentation du justificatif rond et volumineux qu’elle n’ont aucune chance d’oublier chez elles. Il est peut-être moins amusant d’imaginer, qu’agacés par cette stigmatisation, les personnes handicapées exhibent à la caisse du supermarché, pour simplement bénéficier d’une priorité qui leur est due, les traces de leurs infirmités.

C’est dans tous les cas la marque de notre échec collectif, de notre incapacité à vivre ensemble : non seulement l’évidence ne va tellement plus de soi qu’il faut édicter un réglement, mais il faut encore que ce soit aux « bénéficiaires » de mendier par la preuve ce qui leur serait dû sans mots…

Au pied…

Entendu dans une rue du Friedrichshain : un homme d’une trentaine d’année, peut-être moins, qui rappelle son chien parti aux avant-postes : « Trotski! »

Il y a dans cette seule interpellation la révélation d’un antagonisme rendu partout ailleurs invisible à l’oeil nu. Nulle ironie dans ce nom : ce chien est le meilleur ami de l’homme. Il n’est pas comme ces cafards qu’on aurait nommés à seule fin de pouvoir donner un caractère jouissif à leur écrasement.

Ici, sur Eldenaerstrasse, Trotski est à sa place, défend tout comme son maître son territoire; Trotski est un rempart à poil dur, aide-mémoire et antidote contre une histoire trop simple écrite par les vainqueurs. Trotski gambade, renifle et furète, à l’affût de quelles traces ? Des effluves de DDR qui pourraient le faire éternuer aux odeurs de misère libérale qui pourraient le faire vomir, il n’est pas étonnant qu’il cherche son chemin dans un paysage aussi stupéfiant…