Vilain Alibi

La justice rend le droit, le droit punit, la punition est expiatoire. La mesure de la peine (pénale) est fondée sur la gravité de la faute ET sur l’espoir d’un retour du condamné dans la société des hommes.

A trop mélanger (à dessein) la peine pénale et la peine (certes capitale) des familles, on aboutit à une autre barbarie: la vengeance, qui est un instinct de mort aux antipodes de la justice.

Les coups de « Crif » de ceux qui instrumentalisent la douleur et la mémoire des morts, lâches au possible, savent leur barbarie hors de portée de la loi.

Réparer Auschwitz…

Réparer alors qu’ils s’écroulent les murs qu’on n’a pas réussi à détruire en temps utile… Drôle d’ironie de l’histoire: l’immunité, rien moins. Et l’éternité. C’est énorme, sans doute immérité, pour ces murs que les commanditaires de la folie avaient eux-mêmes voulus précaires.

Les murs de l’horreur, la boue, la végétation maintenue dans un désordre agencé; rien ne doit disparaître. Tel est le mot d’ordre. Pour ne pas oublier. Comme si l’on pouvait oublier. Comme si Auschwitz pouvait empêcher l’oubli.

Réparer Auschwitz, c’est une conjugaison d’insultes : insultes à ceux qui y sont morts sans avoir pu infliger aux murs d’autres blessures que les griffures de l’asphyxie. Insultes de l’humanité envers elle-même, incapable de se souvenir, croit-on, sans fétichisation des objets de mort.

Mais ce ne sont ni les dents, ni les cheveux, ni les chaussures ni même les jouets d’enfants que l’on entasse dans les baraquements muséifiés qui nous inoculeront la bactérie, bien vivante, de la honte et de la responsabilité. Dans un Auschwitz impeccablement entretenu, optimisé pour le tourisme de masse, le visiteur ne verra que du révolu, que l’impossibilité apparente du recommencement.

Abandonner Auschwitz à son écroulement naturel, ne donner à visiter que le spectacle de son épuisement disparaissant; telle serait peut-être la seule possibilité de donner à ressentir, à travers l’impossible réparation, l’inextinguible cri de ceux qui sont morts ici…

La mort du père Noël.

La pièce aurait commencée comme ça : on annonçait la mort du père Noël, un 25 décembre, à l’aube. Deux parents, convenables et bien sous tout rapports, auraient échangés l’étendue de leur perplexité. Ils n’y croyaient pas, au père Noël. Ou plus, ce qui revenait au même. Mais la radio l’annnonçait, la télé aussi : tous les médias sérieux, alors comment croire à une mauvaise blague ? Que faire avec les enfants ? Les parents soucieux de l’équilibre des enfants craignaient un compréhensible, un prévisible dépit.

A l’embarras aurait vite succédé les questions de fond : mort ou vif, ce père Noël n’existait pas, c’était une invention d’adulte pour tenir les enfants en respect dans un monde où il se perd, le respect, dévalué jusqu’à la chair du mot lui-même. Peut-être, sûrement même, pour notre plus grand et cruel plaisir, les conjoints se seraient entre-déchirés à coup de reproches assassins, se renvoyant la responsabilité d’avoir inculqué une pareille croyance aux enfants, se mordant mutuellement et jusqu’au sang les doigts d’avoir cédé à pareille facilité. Sûrement l’histoire aurait fini, le vin étant tiré et le calice bu jusqu’à la lie, par une séparation, la mort du jovial bonhomme rouge servant de détonateur à la bombe latente de désamour qui sommeillait dans le couple.

C’est une histoire, tordue à souhait, qu’aurait pu écrire Harold Pinter, un 25 décembre amer. Mais à la place il est mort. Un 25 décembre. Ultime pied de nez. Les sponsors du père Noël peuvent dormir tranquille.

Entre d’autres murs…

« Ceux qui possèdent la norme écrite sont souvent assurés des meilleurs emplois, voire de l’autorité » (Claude Hagège)

Entre d\'autres murs...

Quelle meilleure et triste preuve que la parole du linguiste est devenue obsolète, au profit d’une nouvelle affirmation que personne n’ose signer : « Ceux qui possèdent les tuyaux de contenus sont toujours assurés des meilleurs dividendes ».

Que deviendront les jeunes « palmés »? Tourneront-ils sans fin dans les tuyaux de la gloire, ou finiront-ils recrachés à leur point de départ, noyés au milieu des « non-palmés » qui, eux, n’ont que des voitures à brûler pour se faire entendre ?

Anxiogène et Chronophage sont dans un bateau…

Et personne ne tombe à l’eau parce que la barque, véritable arche de Noé postmoderne, est suffisamment grande pour abriter le peu de mots nécessaires pour exprimer synthétiquement l’agrégat de nos peurs , fabriquées ou réelles.

La peur de ce que l’extérieur, l’autre, bref tout ce qui n’est pas moi va créer, générer (γεννάν), je la rejette sur l’objet au lieu de la prendre sur moi, grâce à un mot magique: Anxiogène. J’évite commodément de dire « j’ai peur », en disant simplement « c’est anxiogène »; l’objet coupable est alors doté quasi-ontologiquement de cette propriété anxiogène, tandis que l’affirmation habille celui qui l’énonce d’une force qu’il n’a pas.

On pourrait en dire autant des conséquences. parmi celles qui reviennent le plus souvent, l’association typique d’Anxiogène dans les moteurs de recherche est Chronophage. Apparemment, ce qui est anxiogène est chronophage par voie de conséquence. Mais l’inverse fonctionne : une activité chronophage peut résulter d’un environnement anxiogène, ou même être anxiogène en elle-même.

Chronophage : qui donc nous mange (φαγο, phagos) ce temps comme on nous mangerait la laine, c’est-à-dire sur le dos ? Nous serions donc à ce point victimes, et si peu responsables ?

Que l’on parle de ses peurs à soi ou de celles d’autrui, on devrait se méfier plus de l’étrange pouvoir de ces mots qui permettent, parfois sans qu’on s’en rende compte, de botter en touche…

21 Avril

Le 21 avril 2002, c’est avant tout une addition dramatisante de superlatifs, plus prompte à assommer les consciences qu’à les réveiller. « Tremblement de terre », « Cataclysme », que n’a-t-on entendu de gens avisés, responsables, faire comme s’il étaient réveillés en pleine nuit par une catastrophe naturelle absolument imprévisible. Le plus surprenant c’est que, les jours passant, les même mots ont continué de traduire la même hébétude. Cataclysme, tremblement de terre, catastrophe… Les mêmes mots pour un seule réaction possible : sauver l’essentiel.

Mais qu’est-ce qui définit un cataclysme, un tremblement de terre ? Le sol sous nos pieds tremble, nous tremblons avec lui, tout ce qui est posé sur le sol tremble, s’effondre, et… Une fois le choc passé, nous sortons des décombres et nous reconstruisons patiemment, sur de nouvelles bases, en veillant à ne pas renouveler les mêmes erreurs. Est-ce vraiment ça, le 21 avril 2002 ?

Pour ma part, je pense plutôt, s’il faut rester dans le registre des catastrophes naturelles, à un glissement de terrain. Même pas ces impressionnantes coulées de boues qui entraînent dans leur mouvement irréguliers des corps à la dérive qui tendent une main vers le haut, et qu’aucun Dieu ne viendra saisir; plutôt un glissement irréel, tout le sol qui glisse d’un bloc et descend, sans jamais nous faire trébucher. Un de ces glissements comme on ne peut en voir que dans les rêves, qui nous laisse là, intacts, hébétés (c’est là le point commun avec la vision du cataclysme). Mais dans l’instant qui suit, en dépit des grand cris prometteurs des porte-voix de l’apocalypse, rien ne se passe. Sur ce même sol resté à tout moments parfaitement horizontal, on se remet à marcher, aux mêmes places, on refait les mêmes trajets… On oublie doucement que le sol a glissé et on continue à vivre comme si de rien n’était; comme si de rien n’était, mais quelques étages plus bas.

Masqué par un faux-nez apocalyptique qui aura tenu plusieurs années, le glissement de terrain, nous le voyons bien aujourd’hui, aura mis du temps à enlever son masque allégorique pour dire son vrai nom.

Pas d’autre Shoah…

… que de parler d’autre chose : Je me souviens, je me souviens, je me souviens, c’est semble-t-il par la méthode Coué qu’on entend saisir enfin cette maudite mémoire. Pour qu’elle ne puisse plus s’échapper , c’est là le seul moyen : la mémoire captive, pour que « Plus jamais ça », cette expression qui n’a même plus besoin d’être accordée au reste de la phrase. Qui pourrait devenir un verbe : nous plusjamaisçassons à tour de bras, à perdre haleine, sans nous arrêter. Sans réfléchir. Sans réfléchir à l’absurdité de rendre captive, pour l’empêcher de disparaître, une mémoire qui parle de captivité.

Et l’on enrôle pour ça les enfants ! Cette tâche est-elle devenue si désespérée, que l’on soit tenté d’y mêler des enfants-soldats, geôliers innocents forcés de surveiller des âmes qui n’aspirent qu’à la tranquillité ? Comment appelle-t-on, en quels termes réprobateurs, ceux qui enrôlent malgré eux des enfants innocents, en s’appropriant leur imaginaire par l’action de les soumettre ?

L’urgence factice du présent dicte cette funeste agitation ; urgence pour la mémoire. Mais les enfants n’ont pas à répondre de l’urgence du présent, tant que les adultes parviennent encore à garder la raison. Garder la raison, ne pas perdre le sens commun, le sens du commun : c’est là-dessus qu’il faudrait se concentrer ; pour les enfants, mais sans les enfants.

Les enfants ne voient pas la même chose que nous dit une publicité qui vend de la vigilance. C’est sûrement vrai, alors laissons-leur une chance de faire mieux. Le Plus jamais ça est en partie contenu dans la paix qu’on leur accorde.