Défaut d’hospitalité

[Avertissement au lecteur : ce texte a été écrit entre les deux tours des élections régionales 2015. J’avais renoncé à le publier pour différentes raisons. Mais vu l’évolution de l’action politique depuis le scrutin, et particulièrement dans les régions, …]

Ainsi donc, une nouvelle fois, la France serait malade du Front National. Dans un double bind qui fait long feu, on dramatise le problème tout en minorant la cause. On se force à croire, jusqu’à l’absurde, au vote de rejet, à la protestation épidermique. Lire la suite

Rémanences

Bris

Revivre un moment qu’on n’a pas vécu.
Imaginer les yeux au moment du tir.
Imaginer le moment où le coup part.
Le moment où le corps est frappé.
Imaginer l’immobilité figée, mélange d’effroi et d’incrédulité.
Imaginer les éternelles secondes de celui qui sait que son tour arrive.

Mais dans le même temps, imaginer les tentatives, le geste qui sauve, une issue possible.
Et savoir qu’il n’en sera rien.
Qu’il n’en a rien été.

Revivre à répétition le cauchemar qu’on n’a pas vu de ses yeux.
Le traumatisme collectif gravé dans la chair comme un traumatisme individuel.
Et chercher inlassablement, à son corps défendant, à imaginer chaque détail comme s’il avait une importance.

On ne choisit pas ses cauchemars.
C’est le corps qui se défend.
C’est une manière d’Être. D’Être encore.

Pas d’être Charlie.
Mais d’être Charb,
d’être Mustapha Ourad,
d’être Cabu,
d’être Wolinski,
d’être Ahmed Merabet,
d’être Tignous,
d’être Michel Renaud,
d’être Bernard Maris,
d’être Frédéric Boisseau,
d’être Honoré,
d’être Elsa Cayat,
d’être Frank Brinsolaro …

D’être chacun d’eux, successivement, à répétition.
Et imaginer à chaque fois ce qui n’est pas advenu.
Et devenir fou de cette aporie.

Sommes-nous tous ?

Non, nous ne sommes pas tous des palestiniens, quoi qu’en disent les slogans des manifestations dans l’hexagone. Pas seulement parce que c’est faux sur le plan factuel; mais aussi et surtout parce que ce cri montre, en même temps que notre solidarité, l’étendue de notre impuissance. Nous pouvons prétendre l’être, être nombreux et même très nombreux à le faire, nous savons pertinemment que ça n’y changera rien.

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(Non) Mariage pour tous

Oui au mariage pour tous, à l’adoption pour tous. Egalité des droits pour les hétérosexuels !

Nulle erreur dans l’affirmation ci-dessus : ce qui m’importe égoïstement le plus dans l’adoption du mariage pour tous et l’homoparentalité, c’est ma pomme d’hétéro ! L’orientation sexuelle étant ce qu’elle est, un non-choix, et la majorité des hétérosexuels (surtout les plus virulents) n’ayant pas le courage de s’avouer qu’il s’en est parfois fallu de peu, je dois bien reconnaître à quel point je suis fatigué du poids exagéré que la norme hétérosexuelle fait peser sur cette communauté de hasard. Lire la suite

le Purgatoire des vivants

C’est comme un jour de deuil. Mais un deuil où la victime n’aurait pas de visage, pas de nationalité, pas de corps… Mais un âge : 67 ans.

Il n’est pas simple de pleurer un mort toujours en devenir, dont la mort se superpose à une multitude d’autres morts, qui ont eux un corps, un âge et une histoire, mais ne peuvent pas se défendre contre l’utilisation qui est faite de leur calvaire.

Ce n’est pas Günter Grass qui meurt (pas encore) avec cette nouvelle polémique enflammée; ce qui meurt, une fois de plus, est la possibilité de faire de l’histoire les bases d’une concorde à venir, la possibilité de voir glisser les peuples vers un âge adulte de plus en plus improbable.

Günter Grass a au moins le mérite par ses interventions de faire sortir du bois toute la bêtise du monde, et de tous les côtés simultanément. Les antisémites enragés et les partisans de la disparition d’Israël ne ratent pas une occasion de se l’approprier (à tort); les sionistes français enragés, ceux qui ont le courage d’appeler à une guerre sans merci  à 3000km de Jerusalem, triomphent dans leur obsession d’un antisémitisme renaissant (à tort); le gouvernement israélien, qui ne perd jamais une occasion de blanchir sa propre responsabilité par le discrédit jeté sur toute parole critique; l’Allemagne enfin, ressort une fois de plus le martinet, tout entier dirigé vers elle-même… Mais après ?

Ce qui meurt un peu plus avec cette polémique, c’est l’émergence d’une Raison commune, chacun se retranchant sur de minuscules et très personnelles raisons. Le gouvernement iranien ne manque pas d’alliés : chacun des protagoniste participe à la mesure de son importance, comme acteur de sa propre destruction.

Occupation bourgeoise

Il ne faut pas rompre l’occupation bourgeoise par des bruits d’altérité négroïde. Jamais. Pas ici. Pas maintenant. Vincennes. La propriété c’est le vol, mais quand des propriétaires dérobent à un autre propriétaire le droit de jouir de son bien, alors la propriété c’est le viol.

Et pendant que la rafle se passe ici et maintenant, les bourgeois se rengorgent de la mémoire d’une autre rafle morte, enterrée et toujours profanée au nom de la mémoire. Il n’y a qu’une photo de cette rafle-là : pratique pour les bourgeois, qui peuvent par procuration se trouver beaux sur les photos qui n’existent plus.

Il disent pieusement « Plus jamais ça » (cette chose indéfinie sans photo), mais ils font toujours et encore cette chose qui, au présent, ne dérange personne.

Merde aux bourgeois sans mémoire immédiate, et que crève cette bonne conscience à vide qui salope le présent.

Post-scriptum : dehors, les roses Bosch !

(De quoi il retourne)

Devoirs de mémoire

J’ai pas fait mes devoirs. Sciemment.

Est-ce parce que la bonne note qu’on me promet pue un peu trop le consensus destructeur ?

La mémoire contribue à forger l’identité de l’individu. Par conséquent, une mémoire, ça ne se partage pas. Avec personne.

Cette déraison appelée « mémoire collective » s’abrite sous la cape duplice de la démocratie, pour mieux nous dire quoi penser. Est-ce sur cette soi-disant mémoire collective que se bâtit, par exemple, l’identité nationale ? Ca expliquerait cet acharnement à vouloir qu’on se souvienne en rang par deux sans une oreille qui dépasse.

Pour ma part, je préfère m’en tenir à mon identité douteuse (doutante ?): pour comprendre ce qui nous fait nous déchirer ou nous unir, à la mémoire je préfère l’Histoire.

Sûrement parce que l’Histoire est une discipline qui n’a pas besoin de « Devoir » : c’est le travail des historiens qui la maintient vivante. Elle n’a pas plus besoin de public, ni de zélotes médiatico-politiques. On ne fait pas les gros yeux aux impies au nom de l’Histoire : son refus d’être officielle, comprenez asservie aux desseins de la majorité, confère à l’Histoire une impossibilité ontologique du consensus.

Je préférerai toujours ceux qui disent « réexaminons les événements » aux zélateurs définitifs du « Plus jamais ça ».

Tiens, le mur de Berlin est tombé. Quelle bonne nouvelle ça a été, ce triomphe de la liberté. Il faut s’en souvenir, ne jamais oublier ce mur de la honte, et bla bla bla…

Mais réexaminons les événements; il y a fort à parier qu’à distance du folklore, entre les murs superposés de paroles officielles qui n’ont que l’apparence de l’unisson,  existe un no man’s land, sans miradors ni mines ni chiens, où errent ceux qui ne voulaient plus du régime qui est tombé sans pour autant vouloir ce qui est advenu. Ceux-là sont restés chez eux ce soir, faute d’avoir quelque chose à fêter.

Des mauvais allemands, sans aucun doute.