Défaut d’hospitalité

[Avertissement au lecteur : ce texte a été écrit entre les deux tours des élections régionales 2015. J’avais renoncé à le publier pour différentes raisons. Mais vu l’évolution de l’action politique depuis le scrutin, et particulièrement dans les régions, …]

Ainsi donc, une nouvelle fois, la France serait malade du Front National. Dans un double bind qui fait long feu, on dramatise le problème tout en minorant la cause. On se force à croire, jusqu’à l’absurde, au vote de rejet, à la protestation épidermique.

L’auteur de ces lignes n’a rien voulu lire ni écouter de la parole des politiques, et aura écrit ce texte à l’écart des réseaux sociaux. De cette retraite toute relative, je devine pourtant ce qui s’est dit, une fois de plus, ou le sera dans les jours qui viennent : on parlera de colère, on dira qu’on a entendu et compris le message, on en appellera à « l’esprit de responsabilité de chacun ». Et puis on mettra une louche d’union nationale par-dessus, parce que c’est de saison, tout en relevant au passage, à gauche surtout, la grande responsabilité des « partenaires » indisciplinés qui ont commis la faute de vouloir faire exister leurs propres idées.

Pourtant, ceux qui voudront simplement ouvrir les yeux verront bien qu’une fois de plus, toujours plus devrait-on dire, on ne fera pas « barrage au Front National », parce qu’on ne peut ériger de barrage sur un tracé dont la ligne de démarcation est au moins aussi floue que celle entre le bien et le mal, celle entre la maladie et la santé, ou encore celle entre la folie et la raison.

la France ne souffre pas d’un problème de frontière ni d’un quelconque raz de marée, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur : elle souffre plus sûrement d’un défaut d’hospitalité, et ce à plusieurs niveaux.

Warteraum / Antichambre

« Warteraum / Antichambre » ©Pidji-Photography

Accueillir le combat

Si l’on prend l’hospitalité dans son double sens, qui marque à la fois la capacité à accueillir et la capacité à être accueilli, on pointe là d’emblée une limite de la parole dominante en France : que ce soit sur le terrorisme, les migrants, l’extrême-droite ou le mariage pour tous, par exemple, la parole est discriminante, excluante, « séparative » pourrait-on dire. Nous sommes devenus, depuis longtemps et dans un processus sourd1, tout à fait « inhospitaliers », c’est-à-dire parfaitement incapables d’accueillir : d’accueillir l’autre, celui qui demande assistance (hospes), mais aussi et surtout d’accueillir l’adversaire (hostis), d’intégrer sa présence et la raison même de son existence dans le champ de notre pensée. On en est réduits de ce fait à la stérilité de l’affrontement dichotomique, où l’affirmation de l’incompatibilité à l’autre tient lieu de convictions. Ce paradigme rend impossible l’émergence du moindre débat constructif.

Cette faillite est en premier lieu celle de la représentation : le maintien envers et contre tout, comme seule solution possible, d’un régime présidentiel à scrutin majoritaire a favorisé l’installation d’un bipartisme mortifère rendant inaudible toute pensée du changement. En fait de représentation, on pourrait tout aussi bien parler de triste spectacle.

Notre faillite est également, consécutivement pourrait-on dire, une faillite du langage, dont le signe le plus visible est la méfiance voire la haine de « l’intellectuel », mot dont le sens s’est lui-même déformé, étiré, étendu jusqu’à désigner n’importe quelle personne qui prétend dépasser le stade de la doxa, de l’opinion, pour formuler une pensée.

Nous sommes devenus tellement incapables de nous battre contre nous-même que nous nous réfugions sans vergogne dans le réconfort de l’ennemi commun, celui qui flatte notre bêtise à laquelle il donne une apparence d’intelligence et de grandeur. On a remplacé la question, productrice de sens, par l’affirmation : « nous sommes », « nous avons », « nous ne », « ce qui nous », « ensemble », « tous »… Bribes collectivisant l’individualisme 2 qui disent, rabâchent, ressassent une identité fantasmée, affirment un « nous », qui en tant qu’il est forcément défendable et au-dessus du lot (puisque c’est de « nous » qu’il s’agit) n’est pas à interroger. Celui qui faillit, celui qui proteste, celui qui tue, celui-là n’est pas nous. Ou ne l’est plus. C’est d’ailleurs ce que veut dire le projet de déchéance de la nationalité : celui qui faillit n’est pas « nous », et en tant que tel n’a pas le même droit à la justice. A la lettre, celui qui faillit, nous ne voulons plus l’accueillir, c’est-à-dire que nous n’en sommes plus capables : cet autre n’a pour nous plus de « visage »3. En cela, la « crise » des réfugiés n’est pas un problème « logistique » : ce n’est qu’un des noms du refus généralisé, partagé par les responsables politiques et une grande partie de la population de travailler un « arbre des causes »4 pour les maux qui nous frappent. La mort qui a frappé sur le territoire a figé cette incapacité à réfléchir et infléchir, a permis d’ériger cette impuissance vindicative en dogme, jusqu’au plus haut-niveau de l’Etat. En témoigne l’assurance radicale d’un Manuel Valls proclamant «[qu’]il n’y a pas d’explication, de justifications qui ne soient pas des insultes à la mémoire des victimes».

Accueillir l’avenir

Au moment où triomphe la « majorité FN », aboutissement de cet étalon vide que notre régime présidentiel centralisé nous condamne à secréter ad libitum, il est temps, peut-être, d’assumer le seul devenir possible, forcément minoritaire, et refuser l’injonction confortable de repli vers une majorité « républicaine » qui n’existe plus depuis longtemps5.

Il ne tient qu’à nous que ce « poison FN », pharmakon6 par excellence, devienne médicament. Il faut pour cela que nous soyons capable à nouveau d’accueillir, de prendre soin, de prendre en soin. Le « prendre soin » commence par soi-même, et c’est sûrement le plus important : prendre soin de soi, c’est-à-dire s’autoriser à nouveau à penser en se dégageant de la nasse des injonctions à court-terme. Se dégager aussi des ratiocinations compulsives auxquelles semblent nous condamner les réseaux sociaux. Quant au « prendre en soin », tourné vers l’autre, il doit inclure les électeurs du Front National, traités depuis trop longtemps comme une altérité diabolique, un puits de bêtise qui ne pourrait être combattu que par le contrepoids des gens « raisonnables », « intelligents », c’est-à-dire ce « nous » fantasmé. La limite, c’est qu’il est plus problématique d’éjecter manu militari tous ces gens de notre corps social que de quelconques bi-nationaux; c’est pour cela qu’on plaide pour les électeurs du Front National, quand on ne les traite pas tout simplement de cons, la folie passagère et l’absence momentanée de discernement. Mais cet argument martelé trente ans durant sur une population dont la taille grandit jusqu’à représenter le tiers de la communauté nationale montre à tout le moins que l’absence de discernement, feinte ou réelle, est assez largement partagée.

Car ce qu’on a appelé la stratégie de « dédiabolisation » Front National n’est que l’autre nom de cet aveuglement dogmatique qui voudrait que la bêtise soit un « camp ». La gauche « de gouvernement » ne peut pourtant pas ignorer les nombreuses apostrophes de Bernard Stiegler à son endroit : le philosophe a fort bien décrit, depuis plusieurs années, ce qu’il qualifie de « crise pharmacologique » : « la pharmacologie du Front national est aussi ce qui consiste à analyser les raisons pour lesquelles la plupart du temps, ceux qui prétendent combattre cette maladie et ses effets, et ses effets en particulier sur les électeurs ou les sympathisants du Front national, désignent ces derniers eux-mêmes comme des boucs émissaires, et se dédouanent ainsi de lutter contre la bêtise, contre la leur en propre, et contre ses causes, désignant en général dans ces boucs émissaires-là à la fois les représentants typiques et les causes de la bêtise de l’époque. »7

Le seul véritable drame tient sûrement moins à l’émergence du Front National, qui n’est que le réceptacle informe de toutes nos défaites et mensonges, qu’à notre incapacité à nous réinventer « en temps de paix », de penser (panser?) notre propre bêtise et de la dépasser. L’occasion manquée de 2002 et les treize années qui ont suivies semble désormais ne laisser qu’une condition possible au changement : aller au bout du jeu démocratique, renoncer enfin, bien que beaucoup trop tard, aux règles de front républicain tordant les principes même de notre démocratie, pour se confronter, le cas échéant, à l’Hostis d’un Front National aux responsabilités. Seule cette hospitalité pleinement retrouvée est porteuse d’avenir. Le reste est chaos.

 

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  1. « sourd » pourra s’entendre dans toutes ses acceptions, hélas.
  2. Si on se réfère à Guy Debord, qui affirmait non sans raison, dans La société du spectacle : « L’intégration au système doit ressaisir les individus isolés en tant qu’individus isolés ensemble »
  3. On se prend à s’interroger sur ce qu’aurait pensé Levinas de cette démarche de déchéance, et de cette étrange polémique sur le dévoilement ou non des visages et des noms des terroristes comme pouvant constituer une insulte aux victimes.
  4. Le père d’une des victimes des attentats, faisant l’analogie avec son ancien métier dans l’industrie, évoquait ce refus de chercher les causes.
  5. La position de Gabriel Arnoux (pseudonyme) dans sa tribune parue dans Libération est éclairante sur ce point : il ne voit pas en quoi Christian Estrosi et Eric Ciotti constitueraient un barrage, c’est-à-dire une différence, avec le Front National.
  6. voir la définition sur le site d’Ars Industrialis : http://www.arsindustrialis.org/pharmakon
  7. Pharmacologie du Front National, ed° Flammarion, 2013

6 réflexions sur “Défaut d’hospitalité

  1. Ce texte me semble assez confus, au niveau de la forme comme au niveau du fond. Qu’on le veuille ou non le problème numéro 1 pour la démocratie c’est cette nouvelle forme de nazisme qu’est l’l’islamisme radical, c’est-à-dire ce qui existe de pire au monde en terme de barbarie, d’obscurantisme, d’antisémitisme, de racisme, de sexisme, d’homophobie…Le FN est un cancer, certes, mais l’islamisme et le terrorisme sont une épidémie de peste.

  2. Parler d' »identité fantasmée  » n’a pas beaucoup de sens et est même dangereux. C’est précisément parce que la classe politique n’a pas su rappeler le caractère universaliste de l’identité française (à travers aussi bien les droits de l’homme ou la laïcité que la culture ) qu’elle a d’une part laissé le FN récupérer cette thématique en la dé voyant, c’est-à-dire en en faisant une source d’exclusion, d’d’autre part en favorisant le communautarisme.

  3. « D’autre part A FAVORISE » et non pas « en favorisant  » : faute de frappe. ..

  4. Merci pour vos commentaires (vous êtes plus assidu que moi sur mon blog). Concernant la confusion supposée de mon texte, je vous remercie de me donner des leçons d’écriture et de pensée, mais même si tout texte est perfectible, il dit des choses précises au contraire, et chaque mot est pesé. Par conséquent, si vous prétendez qu’il est confus, il va falloir argumenter plus.

    Sur le fond : vous établissez des « priorités » entre FN et Islamisme qui n’ont pas lieu d’être. Si vous reprenez ce texte au début, vous verrez qu’il est écrit à un moment précis (l’entre-deux tours des régionales) et traite d’une question précise (le vote front national et les tentatives plus ou moins sincère pour le contrer).

    Après on pourrait discuter sur la question de ce prétendu « islamo-nazisme » : pour moi, comparer le Califat avec le nazisme est inepte, non en termes de gravité mais de processus. Les processus d’avènement du nazisme auraient plus à voir en ce moment avec ce que Trump commence à faire (même si je pense et espère qu’il n’y arrivera pas) qu’avec le Califat; à mettre, par facilité, de mauvais termes sur une chose, on s’empêche de la combattre efficacement (et c’est la même chose pour le FN, sujet de cet article).

    Sur l’identité, vous m’avez mal compris puisque, sur ce point au moins, nous ne sommes pas trop éloignés. l’identité « fantasmée » est précisément son utilisation dévoyée par les politiques de droite et de gauche (PS tendance Valls, MRC, …). Et hélas, il n’y a pas que la question de l’identité qui est dévoyée mais également celle de la laïcité.

    Pour la faute de frappe en revanche, je reste sur mes positions : ma phrase est juste :-)

  5. Merci pour votre réponse. Il me semble néanmoins que le nazisme et l’islamisme ont de très nombreux points communs : totalitarisme visant à supprimer toute forme de liberté et à éradiquer tous ceux sortant de la norme, haine des Juifs, des homosexuels, de la culture, culte de la violence etc…les similitudes sont flagrantes.Par ailleurs je ne vois pas ce que vous reprochez à Valls qui (hormis sur le burkini ) à toujours fait preuve de beaucoup de lucidité et de rigueur.

    En ce qui concerne la faute de frappe il s’agissait de la mienne et non pas de la vôtre : le clavier de mon Samsung fonctionne mal.
    Cordialement.

  6. Dans sa théorie sur ce qui constitue l’essence du fascisme, Umberto Eco note plusieurs caractéristiques :
    _ le culte de la tradition
    _ le refus du monde moderne
    _ L’irrationnalisme
    _ l’interdiction de tout esprit critique
    _ le refus de la différence
    _ le sexisme et la misogynie

    Toutes ces caractéristiques correspondent parfaitement à ce qu’est l’islamisme, le salafisme. Donc celui-ci est bien un fascisme.

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