Défaut d’hospitalité

[Avertissement au lecteur : ce texte a été écrit entre les deux tours des élections régionales 2015. J’avais renoncé à le publier pour différentes raisons. Mais vu l’évolution de l’action politique depuis le scrutin, et particulièrement dans les régions, …]

Ainsi donc, une nouvelle fois, la France serait malade du Front National. Dans un double bind qui fait long feu, on dramatise le problème tout en minorant la cause. On se force à croire, jusqu’à l’absurde, au vote de rejet, à la protestation épidermique. Lire la suite

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Je suis Charpie…

Que les anniversaires soient des événements à célébrer ou à déplorer est question de point de vue, selon la façon dont on considère le poids de l’année supplémentaire. Il en va différemment quand l’anniversaire célèbre une disparition, c’est -à-dire l’interruption définitive. L’anniversaire est alors re-surgissement de la peine, d’une couleur et d’une intensité proportionnelles à la violence de la circonstance. Ainsi du 7 janvier.

C’est l’anniversaire d’une destruction. Ou pour être plus précis le point de départ d’une défaite roulante, d’un glissement vers l’abîme. Ce glissement vers l’abîme est le seul point qui me permette encore de lier l’individuel au collectif. Parce que pour le reste, tout n’a été que délitement. Les cris  « je-suis-tiques » de janvier ont été, ont produit, comme prévu, le contraire de ce qu’ils prétendaient promouvoir : à l’élan spontané du choc, celui du 7, le seul que je reconnaisse comme sincère et dénué d’arrières-pensées, a succédé celui à la synchronisation trop parfaite du 11. L’amour dure trois ans, paraît-il : pour la sidération, c’est souvent beaucoup plus court.

Ensuite (je parle des mois suivants, non des jours), ça a été le « chacun pour JE ». Ce n’était plus « Je suis » partout, mais « Je suis parce que », ce « parce que » étant le contraire d’une tentative réelle d’explication. Non, l’explication a été, progressivement et de plus en plus fort, non seulement bannie mais même stigmatisée. Ces sociologues, quelle bande de cons, n’est-ce pas ? Ils pratiquent la culture de l’excuse. Tous des bobos !

Les « Je suis parce que » sont devenus dans leur radicalité vide aussi détestables que les « Je ne suis pas ». La « liberté d’expression », la « République », la « Démocratie », la « Justice », ils en ont fait quelque chose de moche, un concept propriétaire, dépossédé de son sens commun. C’est qui « ils », au fait ? Comme je l’ai dit, un agglomérat à apparence de majorité, composée de fragments incompatibles et ne se parlant pas, voire s’insultant, mais maintenant une frontière nette face à l’ennemi commun, qui est le seul mobile fédérateur restant aux sociétés aveugles et malades. Mais à l’intérieur du « bloc », chacun sa vérité, chacun sa « cause », l’idée d’une masse hétérogène prétendument en accord n’étant là que pour légitimer la prorogation du malheur, tout en prétendant que « plus rien ne sera comme avant ». Un ré-endormissement dans le confort ouaté de la reproduction du même. Ca pouvait durer longtemps.

 

Effraction

©pidji-photography

 

Jusqu’à ce que les fusils retentissent, comme un réveil brutal. À nouveau. Contre les « bobos » cette fois, tiens tiens… Avec dans le lot, certainement des gens qui pratiquaient la « culture de l’excuse ». Comme Matthieu Giroud, qui cherchait et pensait sur le sujet de la ville gentrifiée, sur les violences sociales et les processus d’éviction qu’elle engendre. Sûr qu’il aurait reçu de la « majorité », devenue « Je-suis-Pariste » et rhabillée en tricolore, son lot de quolibet. Il y aurait eu droit, s’il n’avait pas été sur le chemin des trois décérébrés du Bataclan. De là à penser qu’un bon chercheur en sciences humaines est un chercheur mort…

Et maintenant ? Où en sommes-nous ? Moins d’un mois après ce 13 novembre où « plus rien ne serait comme avant », nous avons eu à subir une élection à l’issue de laquelle « rien ne serait plus comme avant ». Et voilà la nouvelle année, porteuse de ses vœux pieux au plus haut-niveau. Comme si le disque rayé continuait d’agir comme un facteur hypnotique, cependant que c’est toute une société qui coule à pic dans la peur et le repli, réalisant en prétendant le combattre le dessein des terroristes. Comme chez Orwell, dont le Minipax (le Ministère de la Paix) avait pour dessein de préparer la guerre, la défense de la liberté d’expression aura été le nom d’une répression sans précédent sous la cinquième République de la liberté d’opinion, et la défense de nos libertés le nom donné à la politique sécuritaire réprimant pour longtemps nos possibilités de mouvements et de protestations. Figés pour notre bien par les barbelés électrifiés, il nous faudrait donc regarder passer, comme les vaches le font avec les trains, tous ces projets qu’on appelle « d’intérêt général » qui seront là encore le nom antithétique baptisant le triomphe des intérêts privés. Il est d’ailleurs cocasse que nombre de ces projets concernent le développement d’infrastructures de transports facilitant le déplacement international (Lyon-Turin, Notre-Dame des Landes, …) au moment même où la France se dresse, comme beaucoup de ses voisins européens, sur les ergots de ses frontières nationales.

Quant au projet de déchéance de nationalité pour les binationaux il n’aura probablement, sous ses airs de coup fatal porté à ce qu’il restait de pacte républicain, pas plus d’effet que vingt ans de fronts républicains répétés1. A défaut de coup de grâce, on aura seulement droit à une petite glissade supplémentaire dans le sens de la régression, approuvée par cette fameuse « majorité ». C’est là le plus grand paradoxe, qui est aussi la plus grande défaite :  ce qui est exigé de nous au nom du respect des morts de janvier et de novembre est probablement la plus grande insulte qui puisse leur être faite. Hélas, c’est une pratique ancienne et banale de faire parler les morts pour que leur martyre colle au dessein officiel de la Nation. En l’espèce, leur corps silencieux a plus de poids que la voix des survivants, comme en témoignent certaines réactions dédaigneuses voire belliqueuses à l’encontre de ceux qui, revenus, de l’horreur, désapprouvent ce qui est fait en leur nom. Rien de neuf sous le soleil : Marek Edelmann⁠2, survivant du ghetto de Varsovie, en a fait l’amère expérience, sa vie durant. Je ne sais pas si l’histoire se répète; mais il est plus que probable qu’on n’en apprenne pas grand-chose, tant les mêmes causes produisent invariablement les mêmes effets.

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Front Républicain (nie, nie, …)

Dans un régime parlementaire à la proportionnelle, on appelle ça une coalition. Ça se négocie et ça débouche sur un programme commun.

Dans un régime présidentiel au scrutin majoritaire, qui ne débouche sur rien d’autre qu’une élimination arithmétique, ça s’appelle un déni de démocratie. Ni plus ni moins.

La démocratie n’est pas à géométrie variable. Il faut accepter d’avoir mal au cul quand c’est nécessaire : ça donne beaucoup plus envie d’agir qu’en se cachant derrière un antifascisme de canapé.

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Conditionnel passé

cimetière juif

Il y a des mots comme ça, qui fleurissent, s’imposent, jusqu’à devenir une évidence. L’évidence, c’est quand on cesse d’interroger l’objet parce que son sens est compris et accepté par tous. Mais on oublie parfois de se demander quel est ce sens et qui est ce « tous » ?

Ainsi pour Nazislamiste (ou islamo-nazis).

Le sens compris par tous est ici l’horreur absolue représentée par les mouvances islamistes radicales. « Islamiste radical » est d’ailleurs sûrement un pléonasme : un islamiste modéré, ça n’existe pas. Ca s’appelle un musulman, dont la religion est l’Islam, sans le « -iste » (ah les -ismes !). Alors donc ce sont, si on analyse, des nazis au service de l’islam radical. Et l’on voit poindre le problème. Qu’est-ce qu’un nazi ? Question inutile : « Nazi », c’est évident, c’est le mal absolu, le diable, la volonté d’exterminer, … Mais on fait fi en s’en tenant là de l’objectif, du mode opératoire, bref de tout ce qui différencie un nazi d’un autre exterminateur abject. Et on a bien tort. Parce qu’en ajoutant à la cible associée des « qualités » qu’elle n’a pas, on lui enlève également celles qui lui sont propres. Et par là-même, on se trompe. Sur le sens, et donc sur les solutions. NAZIslamistes, ça permet de dire qu’on est en guerre. C’est pratique.

« Nazislamiste », n’est pas un terme maladroit : c’est au contraire un moyen bien pratique de redessiner les territoires. Les nazis d’Europe (nous donc, les Allemands et tous les Etats qui ont collaboré) c’est fini. Maintenant le nazisme est à l’extérieur de nous. Ce genre de mot ne définit rien : il désigne.

Ici, on désigne le bien (nous) et le mal (eux), comme si cela correspondait à une géographie territoriale. « Nazislamiste », ça permet de fédérer ceux qui ont peur, ceux qui haïssent (ce sont parfois les mêmes), et tout ça au nom d’une entité qu’on appellera nation, civilisation, démocratie, république, … Et le meilleur, c’est que chacun pourra par devers lui fixer la taille de cet empire du mal, tout en se défendant de généraliser, de confondre.

Si, pour appliquer le même principe, on parlait de « Nazisraéliens » pour désigner évidemment la minorité juive d’extrême-droite, tout en se défendant de tomber dans une généralisation sur les juifs, personne ne serait dupe, et à juste titre.

Les possibilités créatives basées sur ce principe sont infinies, et ne s’appliquent pas qu’aux promoteurs de la haine : ainsi, pour reprocher aux disciples les plus zélés du Dalaï-Lama de promouvoir à l’excès la tolérance entre les religions, on pourra volontiers parler de « Jusqu’au-bouddhistes ».

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Rémanences

Bris

Revivre un moment qu’on n’a pas vécu.
Imaginer les yeux au moment du tir.
Imaginer le moment où le coup part.
Le moment où le corps est frappé.
Imaginer l’immobilité figée, mélange d’effroi et d’incrédulité.
Imaginer les éternelles secondes de celui qui sait que son tour arrive.

Mais dans le même temps, imaginer les tentatives, le geste qui sauve, une issue possible.
Et savoir qu’il n’en sera rien.
Qu’il n’en a rien été.

Revivre à répétition le cauchemar qu’on n’a pas vu de ses yeux.
Le traumatisme collectif gravé dans la chair comme un traumatisme individuel.
Et chercher inlassablement, à son corps défendant, à imaginer chaque détail comme s’il avait une importance.

On ne choisit pas ses cauchemars.
C’est le corps qui se défend.
C’est une manière d’Être. D’Être encore.

Pas d’être Charlie.
Mais d’être Charb,
d’être Mustapha Ourad,
d’être Cabu,
d’être Wolinski,
d’être Ahmed Merabet,
d’être Tignous,
d’être Michel Renaud,
d’être Bernard Maris,
d’être Frédéric Boisseau,
d’être Honoré,
d’être Elsa Cayat,
d’être Frank Brinsolaro …

D’être chacun d’eux, successivement, à répétition.
Et imaginer à chaque fois ce qui n’est pas advenu.
Et devenir fou de cette aporie.

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En passant

Clouer le Houellebecq…

Clouer le Houellebecq. Ou pas. Le nom de l’obsession du moment, qui s’ajoute à d’autres obsessions parfaitement identiques. Au bruit que fait le scandale ne répond que le bruit de la réprobation. D’où vient que l’un soit aussi vomitif que l’autre ? La Morale brandie en étendard est toujours suspecte, et la gueule sévère des chevaliers blancs donne bien souvent une consistance aux concepts creux brandi par les chevaliers noirs : désormais, on n’a plus que du « bien-pensant », du « nauséabond » et du « politiquement (in)correct » à se balancer à la gueule. Les positions ne sont plus que de principe, faute d’avoir encore un espace pour penser.

Dans le brouhaha et la vitesse, on ne se rend même plus compte que les positions sont réversibles en fonction du sujet, que le problème est pour les chevaliers blancs moins la haine elle-même que l’objet aux dépens duquel elle s’exerce. Il n’est même pas besoin de lire pour en penser quelque chose: dans un monde ou le meta-discours et le commentaire ont pris toute la place, les artistes sont en passe de devenir les idiots utiles de la société du spectacle.

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#2015 –> Choisir / Entscheiden

choix-entscheidung

Choisir, c’est remarquer avant tout :

  1. qu’il y a un obstacle
  2. que la porte est entrouverte.

Pas de mauvaise réponse, juste la multiplicité des chemins possibles.

 

Entscheiden heißt vor allem erkennen :

  1. dass es ein Hindernis gibt
  2. dass die Tür einen Spalt offen steht

Es gibt keine falsche Antwort: nur die Vielzahl möglicher Wege.

 

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